Un chien croisé mâle castré de 7 ans est présenté pour une opacification brutale des milieux oculaires mise en évidence 48 heures auparavant. L’examen neuro-ophtalmologique ne révèle aucun déficit. L’animal présente un blépharospasme discret, des conjonctives modérément hyperhémiees, un effet Tyndall positif d’intensité de 3/4 sur l’échelle de Kimura et une tension oculaire de 7 mmHg dans les deux yeux. Le test à la fluorescéine est négatif. L’animal est suivi et traité pour épilepsie depuis deux ans, traitée par du phénobarbital. L’animal est vigile et alerte et l’examen clinique général ne révèle pas d’anomalie.

Aspect des yeux à l’examen initial. On note une augmentation dense, diffuse et homogène de la turbidité de la chambre antérieure des deux yeux (humeur aqueuse d’aspect lactescent)
1 – Quel est le diagnostic lésionnel le plus probable dans ce cas ?
L’animal présente une augmentation diffuse de la turbidité de la chambre antérieure avec un aspect lactescent de l’humeur aqueuse. Dans la majorité des cas, une uvéite exsudative responsable d’une telle opacification de la chambre antérieure est associée à une douleur intense (blépharospasme, hyperhémie conjonctivale profonde, apathie, hyporexie). Dans ce cas, l’examen ne révèle que des signes modérés d’inflammation (blépharospasme discret, hyperhémie conjonctivale modérée) sans répercussion notable sur l’état général de l’animal. Il y a donc une inadéquation entre l’opacification de la chambre antérieure de l’œil (uvéite) et les signes d’inflammation oculaire. De plus, l’aspect très lactescent et homogène de l’humeur aqueuse est un autre élément en faveur d’une uvéite lipidique. Dans ces cas, la turbidité de l’humeur aqueuse (intensité de l’effet Tyndall) peut varier considérablement. Certains chiens peuvent même présenter une cécité aiguë. Ainsi, dans la seule étude sur les uvéites lipidiques chez le chien (Violette & Ledbetter,2019), 13% des chiens étaient aveugles lors de la présentation initiale en cas d’uvéite lipidique. L’opacification de la chambre antérieure peut être unilatérale ou bilatérale. Dans la même étude que celle mentionnée ci-avant, 52% des chiens étaient atteints de manière bilatérale.
2 – Quel est l’étiologie de l’uvéite lipidique ?
L’uvéite lipidique est dans la majorité des cas la conséquence d’une hypertriglycéridémie. Dans l’étude mentionnée auparavant (Violette & Ledbetter, 2019), l’hypertriglycéridémie était observée chez 95% des animaux testés. Celle-ci était associée à une maladie systémique chez 72% des chiens : le diabète sucré, l’hyperadrénocorticisme et l’hypothyroïdie étaient surreprésentés par rapport à la population de référence. Le lien causal entre l’hypertriglycéridémie et l’uvéite lipidique n’est pas encore clairement établi. Souvent, une rupture préalable de la barrière hémato-oculaire dans le cadre d’une uvéite est identifiée. Celle-ci permet le passage de certaines protéines et des triglycérides dans la chambre antérieure de l’œil. Ainsi, de nombreux cas d’uvéite lipidique sont associés à l’inflammation post-opératoire après une intervention de la cataracte chez des chiens diabétiques. Dans l’étude mentionnée (Violette & Ledbetter,2019), 66% des yeux atteints avaient subi une extraction extracapsulaire du cristallin par phacoémulsification et la majorité des animaux présentaient les signes cliniques d’une uvéite lipidique dans les 30 jours après l’intervention. D’autre part, dans la même étude, 43% des yeux présentant une uvéite lipidique étaient atteints d’une maladie oculaire concomitante, comme une kérato-conjonctivite sèche, une kératite ulcérative ou encore une cataracte. Toutefois, il arrive également que certains animaux atteints d’hypertriglycéridémie présentent un épanchement de lipides dans la chambre antérieure de l’œil sans maladie oculaire préexistante.
Tableau 1. Diagnostic différentiel de l’hypertriglycéridémie chez le chien
| Catégorie | Étiologie |
| Primaire | Héréditaire (Schnauzer miniature, Beagle, Berger des Shetland) |
| Secondaire |
Dysendocrinies (diabète sucré, l’hyperadrénocorticisme, hypothyroïdie) |
3 – Quel traitement pour les uvéites lipidiques ?
Le traitement de l’uvéite lipide chez le chien repose principalement sur l’administration d’anti-inflammatoires non-stéroïdiens par voies orale et locale ; en fonction de l’intensité de l’uvéite, l’atropine en collyre à 0.3% peut être indiquée. Les anti-inflammatoires stéroïdiens sont contre-indiqués en raison de leur effet hyperlipémique.
4- Quel est le pronostic des uvéites lipidiques ?
Il s’agit d’une uvéite peu exsudative, répondant bien au traitement dans la majorité des cas en quelques jours, sans séquelles. Le pronostic pour la vision est pour cette raison très bon. Toutefois, des récidives sont possibles. Dans l’étude de Violette et Ledbetter (2019), 5% des yeux ont présenté une récidive. Celle-ci était exclusivement observée chez des chiens diabétiques.
Bibliographie
Hendrix D.V.H. (2021). Diseases and Surgery of the Canine Anterior Uvea. In: Gelatt K.N., Ben-Shlomo G., Gilger B.C., Hendrix D.V.H., Kern T.J., Plummer C.E. (editors). Veterinary Ophthalmology Volume II. Sixth edition, Wiley Blackwell, John Wiley & Sons, Inc., USA, p. 1271, 1272
Violette NP, Ledbetter EC.Lipemic uveitis and its etiologies in dogs: 75 cases. VetOphthalmol. 2019; 22:577–583. https://doi.org/10.1111/vop.12625